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Battle Royal

Battle Royale est un nom qui a fait couler beaucoup d’encre à son apparition. Certains connaissent le manga, beaucoup ont vu le film, quelques-uns seulement connaissent le roman fleuve dont tous deux sont tirés. Sans savoir que cette œuvre fait partie des plus grands succès qui soient, et que c’est en toute logique qu’elle a été adaptée sur de multiples supports, afin que tout en chacun puisse profiter de sa version fétiche. Petit tour d’horizon des multiples facettes de ce diamant aux arrêtes couvertes de sang…

L’histoire
L'intrigue prend place dans un présent alternatif, où le Japon fait place à la République de Grande Asie, un pays totalitaire et fasciste. Il existe un jeu d'une grande cruauté, appelé « Battle Royale », appliqué, soi-disant, pour récolter des données et des statistiques indispensables à l'armée. Les règles en sont simples : on prend une classe, on la pose sur une île, en lui donnant une unique consigne à atteindre : entretuez-vous jusqu'au dernier ; le vainqueur aura la vie sauve et sera protégé par l'Etat jusqu'à la fin de ses jours...
Et voilà, l'impensable est arrivé à la 3ème B du collège principal Shiroiwa (département de Kagakawa) : elle a été désignée pour participer au Programme. Alors qu'ils partent en voyage scolaire, les 42 étudiants sont endormis par gaz et transportés sur une île. Là, on leur explique les règles, on leur distribue des armes au hasard et on les lâche. Ils sont prévenus : impossible de s'échapper. L'île est surveillée, et les colliers qu'ils portent au cou les renseignent sur leurs moindres déplacements. S'ils quittent l'île ou s'approchent de l'école où se terrent les dirigeants, le collier explose, emportant la tête au passage. Si personne ne meurt pendant 24h, tout le monde sera tué. Et toutes les deux heures, des zones deviennent interdites, forçant les participants à rester toujours en mouvement, et provoquant d'inéluctables rencontres. Rencontres qui peuvent s’achever de multiples manières.

L’origine : le roman Le roman, chef-d’œuvre de la main de Koushun Takami, constitue le point d’origine de cette sombre intrigue qui a fait scandale et défrayé la chronique, avant de rejoindre le rang des best-sellers et de se voir adapté sur d’autres supports.
Car dans cette situation extrême de survie, les mentalités explosent, les vraies natures se révèlent. Certains mauvais se révèlent encore plus mauvais, certains gentils encore plus gentils ; mais certains mauvais révèlent un bon fond inattendu, tandis que d'autres, bons en apparence, laissent tomber leur masque et dévoilent leur personnalité profonde, pas toujours aussi reluisante que le déguisement. Les amitiés, les confiances, les amours, tout est remis en question. A qui faire confiance ? Qui accepterait de nous faire confiance ? Les camarades avec qui l'on riait avec insouciance, la veille encore, sont-ils désormais des ennemis potentiels ? Qui refuse le jeu ? Et qui l'accepte ? Certains élèves décident de faire cavalier seul, d'autres de se réunir en bandes. Mais la confiance est fragile : le moindre incident, et le doute s'insinue, la panique se répand et c'est la tragédie...
De plus, dans de telles conditions, la peur prend le dessus. Certains gardent la tête froide, d'autres paniquent littéralement, ce qui les pousse fatalement à jouer le jeu en se défendant contre tout ce qui bouge. Certains vont céder dans la folie, dans les délires mystiques... Koushun Takami développe un talent hors-pair dans l'écriture. Les protagonistes sont nombreux, l'intrigue est divisée d'autant, même si elle se centre principalement sur Shûya Nanahara et ses compagnons ; pourtant, on ne perd jamais le fil, on alterne habilement les élèves et les phases d'action.
Au tout début du roman, l'auteur soigne son introduction en commençant par le monologue d'un fan de catch, expliquant à un camarade illusoire le principe de la "Battle Royale". Puis, on a droit à une lettre officielle signalant un piratage informatique, qui nous dévoile d'ores et déjà à quel genre de régime on aura affaire ; faites-y attention car elle prendra de l'importance par la suite. Le chapitre suivant est chiffré "0", et on y voit nos élèves partir en voyage de classe en bus, dans une ambiance joyeuse et tranquille, juste avant que l'enfer ne commence. Chaque personnage voit son passé développé, ses sentiments brillamment décrits et partagés par le lecteur, qui immanquablement s'attache à eux, tout cela pour mieux le voir périr à la fin du chapitre. Certains entameront des manœuvres très intelligentes, auxquelles on s'accorde le droit de croire tout en en connaissant l'issue finalement inéluctable. On ne s'ennuie à aucun moment, puisqu'on a droit à des sentiments, des pensées et des actions très diversifiées et parfaitement décrites. Même au cœur de l'action, une idée incongrue vient distraire le personnage ; qui l'écarte bien sûr immédiatement, mais quand même. Personne ne meurt de la même façon, ni dans les mêmes circonstances. Entre les moments de répit, de calme et de repos, les moments doux dévoués aux dernières confidences, s'ajoutent les scènes de combats, d'agonies, les souvenirs, les regrets, la révolte et l'incompréhension. On trouve aussi des positions politiques réfléchies : comment un pays a-t-il pu développer un régime fasciste totalitaire au point de développer un Programme d'une telle barbarie ? Comment en est-on venu à sacrifier des enfants à des fins militaires ? Pourquoi le peuple tolère-t-il cela ? Et pourtant, et c'est là le plus étonnant, Koushun Takami ne fait que reprendre les valeurs ancestrales japonaises ; mais il les exacerbe au possible et montre à quoi l'extrémisme peut mener. Ce n'est certes pas un hasard non plus si le grand gourou de cette monstrueuse république est appelé le Reichsführer.
Battle Royale est roman passionnant, beau, cruel, moche, au suspens indiscutable, qui prend le lecteur aux trippes et les tord. A la fin de chaque chapitre est recensé le nombre de survivants, rappelant sans cesse que le jeu se développe inexorablement… Battle Royale, le roman, est le support d’origine, et c’est bien entendu le plus riche et malgré tout le talent développé par ses adaptations, il est certain qu’aucune ne parvient à la grandeur de l’œuvre de base. Tout fan de cet univers passionnant devrait l’avoir parcouru, au mépris de son épaisseur conséquente ; il ne le regrettera pas.

Le film
Une œuvre connaissant un certain succès est presque forcément adaptée, plusieurs fois si possible, conformément aux habitudes japonaises. C’est ainsi qu’un film live de Battle Royale a pu voir le jour, avec un casting assez intéressant, on relèvera notamment Tatsuya Fujiwara qui est apparu par la suite dans Death Note, et Chiaki Kuriyama que l’on avait pu connaître avec Kill Bill.
Les adaptations d’œuvres complexes se posent plus souvent comme des réinterprétations que comme de véritables transcriptions ; on avait déjà pu le constater avec Tigre et Dragon, nous en avons une nouvelle preuve avec Battle Royale !
Ainsi, un grand nombre d’éléments d’origine se voient modifiés, concernant aussi bien les personnages que leurs armes ou leurs motivations, sans parler de leurs réactions qui prennent souvent un raccourci assez conséquent, tandis que bon nombre d’autres se voient tout simplement laissés aux oubliettes. Bien sûr, en un film, et surtout en un film aussi court (un peu moins de deux heures), il était tout simplement impossible de retranscrire une richesse aussi foisonnante, il a donc fallu faire des sacrifices. Ça fait mal, mais c’était indispensable.
Exit donc le long développement, le ou les chapitres accordés à chacun des quarante protagonistes ; le scénario se ressert autour des personnages principaux et de quelques-unes des figures les plus marquantes tels Kazuô Kiriyama, Mitsuko Sôma ou Hiroki Sugimura, ainsi qu’une pincée d’autres, histoire de montrer que l’action se déroule en parallèle avec son florilège ininterrompu de tragédies et d’horreurs… Le plus gros regret concerne le manque de développement aux niveaux politiques et contextuels, qui ne permettent pas vraiment de comprendre que le film s’immerge en réalité dans un univers proche de la science-fiction, ni le point auquel le cas à qui nous avons affaire n’a rien d’extraordinaire et encore moins d’unique.
Heureusement, le film a été confié aux mains d’un réalisateur de talent, qui est parvenu à transcender avec force le peu laissé par ce découpage sauvage. La mise en scène permet quelques surprises, le tournage et le cadrage des plans saisissent toute la portée d’une émotion dégagée par l’action capturée. Le spectateur peut difficilement ne pas trembler, ne pas se sentir soufflé par la cruauté du spectacle auquel il assiste, il se prend à s’identifier malgré tout aux personnages qu’incarnent de très bons acteurs, à rire jaune du ridicule de certaines situations, à espérer et frissonner d’horreur avec eux quand l’illusion tombe et que la réalité la remplace. C’est un film face auquel on peut difficilement rester indifférent ; certains, certes, n’y verront qu’un cortège de meurtres épouvantables mais d’autres sauront certainement en percevoir la puissance cachée, la vérité terrible qu’il nous oblige à affronter…
Dans l’ensemble, le film réussit son pari, ce que confirme l’immense succès remporté à travers le monde. De fait, on ne peut nier sa qualité, ni, tant qu’on ne le compare pas à son modèle écrit, sa richesse et son pouvoir évocateur. C’est une prouesse face à laquelle on s’incline avec respect.

Battle Royale II – Requiem
Le film a bien marché, il a même très bien marché, une suite s’imposait donc !
Battle Royale II – Requiem remet en avant les personnages de Nanahara et Noriko, après la fin du premier film. Bien décidés à faire tomber le gouvernement imbuvable qui leur a fait subir un tel enfer, ils sont devenus des terroristes. Une classe est envoyée pour les affronter sur l’île où ils se sont réfugiés avec leur groupuscule…
Voilà un film qui est l’exemple parfait de la suite purement commerciale qui n’a probablement absolument pas été pensée dans une autre optique. Il fallait les mêmes personnages, il fallait le même cadre, un scénario a donc été bidouillé à la va-vite pour essayer de mettre en scène quelque chose d’un minimum cohérent. Malheureusement, c’est raté.
Tout d’abord parce que la fin du premier Battle Royale est en désaccord avec cette suite. Non qu’elle soit totalement improbable, niveau événementiel, mais ces projets n’étaient absolument pas ceux des protagonistes survivants et ils ne correspondent d’ailleurs pas du tout à leur mentalité… Ce qui est fort dommage. De plus, les modifications de scénario font perdre tout ce qui faisait la force tragique du premier opus, puisque cette fois on se retrouve avec une bataille beaucoup plus typique du style « les gentils contre les méchants malgré eux ». C’est toujours tragique, d’une certaine façon, mais ça l’est quand même beaucoup moins…
Ensuite, et c’est là que le bât blesse le plus, c’est un autre réalisateur qui se retrouve aux commandes… Un réalisateur qui ne possède visiblement pas l’expérience du premier, puisque l’on se retrouve face à des cadrages maladroits et des plans construits d’une façon quelque peu déroutante. Ajoutées à un scénario qui ne tient pas vraiment la route, ces maladresses condamnent définitivement ce second film qui a presque été unanimement considéré comme négatif, aussi bien par les critiques que par les fans.
Tant pis. Cela nous aura au moins permis de nous rendre compte du talent de son prédécesseur…

Le manga
Le manga constitue une autre adaptation du roman de Koushun Takami. C’est ce dernier qui se trouve aux commandes du projet et supervise le scénario, tandis que le dénommé Masayuki Taguchi se charge du dessin. Adaptation plutôt fidèle, du moins à ses débuts, le manga s’étend sur quinze tomes au cours desquels il prend le temps, comme pour le roman, de présenter et suivre chacun des quarante protagonistes.
Vous vous en doutez probablement, le manga constitue sans doute le support le plus violent au niveau visuel. Le film, pour suggestif qu’il soit, se permet un grand nombre d’ellipses, les scènes même les plus gores se déroulant plutôt rapidement ; le manga, quant à lui, présente sur de larges plans des scènes franchement peu ragoûtantes à cause desquelles il faudra, plus encore que le roman ou le film, éviter de le mettre entre n’importe quelles mains : sexe, viols, égorgements ou éventrations, rien n’est épargné et les détails sont présentés avec une réelle crudité, susceptible d’en rebuter plus d’un même parmi les adultes les plus tolérants. Pourtant, pour peu de surmonter cette aversion, vous vous trouverez face à une œuvre très réussie ! L’horreur visuelle n’est qu’un moyen de plus pour frapper le lecteur sur le plan émotionnel, mais bien d’autres ressorts sont utilisés : comme le roman, le manga s’attache à détailler chaque histoire, chaque destinée ; il s’offre même le luxe d’en développer certaines par le biais d’intrigues en bonus et de flash-backs.
Bien sûr, le support étant différent, le sujet n’est pas non plus traité exactement de la même manière. Le roman retranscrit avec force détails les pensées des uns ou des autres ; le manga, par une seule image précise, est à même d’en faire autant, pour peu bien sûr que le lecteur y prête suffisamment attention. Le graphisme chargé et précis, peut-être même trop pour un seinen , remplit fort bien son office.
Du moins tant que l’auteur ne cherche pas à en faire des tonnes, car on ne peut nier qu’il lui arrive également d’exagérer et de sombrer alors dans la caricature : des torrents de larmes détrempent alors les pages, à moins qu’on soit à peine étonné si elles se mettaient à gondoler…
S’il fallait relever un défaut au manga, ce serait bien celui-là, celui qui, de temps à autres, tend à lui faire perdre sa crédibilité si durement acquise, surtout que le personnage principal apparaît tel un héros de nekketsu , pétri de valeurs à l’excès, ne cessant de prêcher la paix, l’amitié, la confiance, l’espoir, le refus de la fatalité… et le désir de protéger celle dont son meilleur ami était épris !
Cependant cette ébauche lacrymale a un but, l’émotion ; et même si elle tourne parfois au ridicule, elle atteint finalement plutôt bien son but, grâce à une narration soignée et des plans soigneusement choisis. A la fin de chaque tome, une liste des élèves avec photos met en évidence les survivants et les morts, tel un compte à rebours particulièrement macabre…
Comme toute adaptation, le manga perd un peu de la complexité de l’œuvre d’origine – il faut avouer que dans le cas présent, elle est particulièrement intense – mais malgré tout, on peut dire qu’elle s’en sort honorablement. Politique, réflexion, développement d’un univers futuriste, psychologies soignées, toutes ces caractéristiques sont conservées avec brio. Quant au scénario, très fidèle au début, il finit par s’en écarter sur divers événements, qui finissent par connaître un déroulement et une conclusion différents de ceux que l’on connaissait ; cette divergence est semblerait-il due au dessinateur, qui avec le temps a réellement fini par s’attacher aux personnages et a peu à peu rendu l’œuvre sienne, ceci avec l’accord enthousiaste de Koushun Takami… Certains se plaindront peut-être alors de la présence grandissante, au fil des tomes, de scènes d’action de plus en plus longues ; mais en contrepartie, ils s’ébahiront certainement de leur beauté, de leur fluidité, de leur dynamisme…
Le manga constitue au final la possibilité de revisiter l’œuvre d’une manière différente, mais presque aussi complète, et d’assister aux éventuelles autres conclusions qu’on aurait pu lui donner. À condition, bien sûr, d’avoir l’estomac suffisamment bien accroché…

Blitz Royale
Il existe de multiples facettes au projet gouvernemental Battle Royale, dont vous connaissez désormais le principe général. Blitz Royale propose une intrigue indépendante, dont l’héroïne est Hashimoto, une jeune collégienne complexée par la malchance qui, depuis toujours, la frappe comme un mauvais sort. Mais lorsque sa classe est choisir par l’armée pour une énième expérience de tuerie entre camarades de classe, et placée sur une île, c’est le comble de l’horreur.
La seule et unique qualité de Blitz Royale est de développer l’univers de l’oeuvre aux yeux de ceux qui craindraient de s’attaquer au morceau considérable que représente le roman. En effet, les diverses adaptations s’étaient jusque là systématiquement centrées sur l’histoire de Shûya Nanahara et de sa classe ; or, assurément le monde inventé par Koushun Takami va bien au-delà, et il faut reconnaître qu’il peut s’avérer difficile à percevoir réellement en se fixant résolument sur les mêmes protagonistes et leurs circonstances, aussi fascinants soient-ils.
De plus, Battle Royale présente un monde futuriste différent du nôtre, où le Japon devenu la République de Grande Asie possède un système de fonctionnement spécifique et cruel. Ainsi, l’armée connaît plusieurs visages, chacun cherchant à évoluer à sa manière, et bien évidemment, à se montrer meilleure que les autres. Et c’est parce que la marine nationale refuse de se montrer inférieure à son équivalente terrestre que la classe d’Hashimoto se retrouve tirée au sort pour une aventure similaire à celle que nous connaissons déjà, mais possédant des règles différentes censées amener des résultats statistiques et des analyses différentes. Cependant, au final on en revient toujours à cruel jeu de tuerie entre anciens amis…
Cet avantage est cependant l’unique, et pour cause : pour le reste, le manga est bien loin de se montrer à la hauteur de l’œuvre originale.
Tout d’abord, le nouveau dessinateur présente un trait brouillon et maladroit, tramé d’une façon assez simpliste, bien loin du graphisme sophistiqué de Masayuki Taguchi. Mais le principal défaut concerne la personnalité des protagonistes, tous dénués du moindre charisme, le comble de l’insupportable étant atteint par l’héroïne elle-même, particulièrement agaçante lorsqu’elle brandit sa malchance frôlant le surnaturel à tout bout de champ en pleurant face à la fatalité… Les autres, à vrai dire, ne valent guère mieux, leurs caractères ne sont pas très travaillés, ils se montrent hésitants tandis que leurs pensées projettent de faux concerts de violents. Et quand ils ne sont pas larmoyants et pleurnichards, c’est qu’ils sont étriqués et mesquins, à l’image du beau – et cruel – Nomura, pour lequel l’héroïne – comme par hasard – craquait. Quelle méchanceté, n’est-ce pas, quelle… malchance !
Vous l’avez compris : trop, c’est trop. La corde se rompt, et ainsi Blitz Royale manque son objectif : au lieu d’un manga émouvant et fort, on hérite d’un titre plutôt ridicule, peu crédible et laid, nanti d’une fin quasiment à l’opposé de la belle morale de la première version. C’est fort dommage…

Sherryn