Retour vers la page des dossiers

Les Limites du Fantastique

Où commence le fantastique ?

Il vous est sans doute arrivé, en refermant un livre, de vous poser la question de son genre. En matière de littérature de l’imaginaire, les frontières entre les différentes classifications peuvent paraître assez souples et difficiles à cerner. Pourtant, les romans de fantasy ou de science-fiction sont globalement identifiables, et se déclinent même chacun même en plusieurs catégories. Néanmoins, un genre reste encore problématique de nos jours : le fantastique.

Le fantastique est un sujet très prisé dans les recherches universitaires, ce qui s’explique sans doute par le fait qu’il reste beaucoup de choses à dire sur ce genre finalement problématique. Qu’est-ce que le fantastique ? Et surtout, où commence-t-il ?

Des définitions:

Le fantastique est une histoire qui prend ancrage dans notre monde et qui met en scène des phénomènes surnaturels. Les textes fantastiques sont extrêmement variés, et pourtant on les regroupe sous cette catégorie. Mais au fond, aucune approche du fantastique n'est capable d'en dégager une esthétique réelle. Plusieurs théories ont tenté d’apporter une définition fixe du genre, nous verrons ici les définitions les plus connues.

Selon Tzvetan Todorov :
« Le fantastique, c'est l'hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles face à un événement en apparence surnaturel. »
(Introduction à la littérature fantastique, Paris, Le Seuil, 1970, p. 29).

En effet, une telle définition met le doigt sur l’un des enjeux du fantastique : une hésitation entre le surnaturel et le rationnel. Le lecteur a ainsi deux pistes d’interprétation possible, et le texte entretient cette ambiguïté. Elle s’applique à de nombreux romans fantastiques, comme le fameux Horla de Maupassant, L’Homme au Sable, d’Hoffmann, ou encore Le tour d’Ecrou, d’Henri James. Les exemples sont légions. Bien que cette définition pose de premières balises pour comprendre ce genre, elle montre vite ses limites et apparaît plutôt réductrice. Que faire d’œuvres comme Dracula de Bram Stocker où l’existence des vampires est avérée ? L’auteur ne joue absolument pas sur une quelconque hésitation quant à l’existence des vampires. Aussi cette première définition est incomplète et ne s’applique pas à la totalité des œuvres du genre.

Selon Pierre-Georges Castex : « Le fantastique se caractérise par une intrusion brutale du mystère dans la vie réelle » et se trouve « lié généralement aux états morbides de la conscience »
(Le Conte fantastique en France, de Nodier à Maupassant, Corti, 1951, p. 8.)

Selon Roger Caillois :
« Le fantastique manifeste un scandale, une déchirure, une irruption insolite, presque insupportable dans le monde réel. » (De la Féerie à la science-fiction, Préface à l'Anthologie du fantastique, Paris, Gallimard, 1966, p. 8)
Ces deux définitions mettent en avant des dimensions primordiales d’un texte fantastique : l’ambiance. L’angoisse, la folie, la violence, les troubles psychologiques, l’apparition de créatures monstrueuses. C’est cette atmosphère et ces intrusions qui engendrent le doute.

Il y aurait donc deux types de fantastique :
- L'expression de la frayeur à l'extrême, les atmosphères nocturnes, les descriptions horrifiantes du côté de l'excès.
- Des textes qui distillent des sentiments plus troubles, de doute, avec un refus de conclure à l'irréalité ou non des phénomènes.

Au final, il est clair que les tentatives de définition peuvent toujours trouver un contre-exemple, ou bien divisent le fantastique en d’autres catégories. Il n’y a pas de réelle constante ou de caractéristique fixe, bien que de nombreux thèmes apparaissent de manière récurrente. L’hésitation, la violence, les fantômes, ne sont pas des éléments obligatoires.
Puisqu’il s’agit d’essayer de poser des limites au fantastique pour savoir où il commence, d’un point de vue strictement personnel, j’ai remarqué un élément qui me semble peut-être plus déterminant que des thèmes ou des ambiances. Le traitement du personnage principal. Dans les nombreux ouvrages fantastiques que j’ai pu lire, le héros est mis en situation d’échec. Dans L’Homme au Sable, Nathanaël trouve la mort à la fin de la nouvelle. Dans Le tour d’Écrou, c’est l’un des héros, Miles, qui meurt alors que le fantôme qui le possédait quitte son corps. Dans Manuscrit trouvé dans une bouteille, d’Edgar Allan Poe, le bateau sur lequel se trouve le héros sombre, ce qui laisse à conclure à la mort de ce dernier. Ceci pourrait alors fournir une différence définitionnelle fiable entre les romans fantastiques et les romans noirs du XIXe, où les fins sont heureuses et où les personnages principaux – souvent féminins – s’en sortent. C’est par exemple le cas de L’Italien, d’Ann Radcliffe, où l’héroïne Elena, après tant de péripéties, se marie.

Origines:

Le fantastique est entouré d'un flou définitionnel par défaut, et je dirais même par nature. Plutôt que de tenter de poser des cadres à tous les textes qui appartiennent à ce genre, il me paraît bien plus intéressant de rechercher les raisons de ce flou définitionnel, qui viennent de l'origine même du mot.
« Fantastique » est un néologisme, il vient en réalité d'une traduction de l'œuvre de l'allemand Hoffmann, intitulée à la base Nachtstücke (traduction littérale : "morceaux de nuits", "peintures nocturnes"). Hoffmann est un écrivain qui n'a joui d'aucune reconnaissance dans son propre pays, c'était un homme à l'aura subversive et surtout connu pour son penchant pour l'alcool. Il est mort en 1822 dans une grande misère, et c'est par le plus grand des hasards que l'un de ses amis logeant à Paris a montré ses textes à un ami journaliste. Celui-ci a décidé de faire d'Hoffmann l'emblème de la littérature romantique française pour plusieurs raisons : l'auteur était mort, cela permettait de lui faire dire ce que l'on voulait. De plus, sa déchéance dans son propre pays en faisait une figure romantique par excellence.

Les textes d'Hoffmann ont alors été recueillis sous le titre « Contes fantastiques », traduction bien éloignée des « tableaux nocturnes », le mot fantastique a été choisi pour montrer l'innovation et l'affranchissement des règles de l'esthétique classique de ce texte, et aussi pour trouver un titre racoleur qui ferait vendre.

Voilà comment est né le genre fantastique, dans la même veine que les romans noirs de l'époque : une pure stratégie commerciale d'un groupe de jeunes écrivains romantiques. Ceci explique donc la difficulté de définir le genre.

Conclusion:

Ainsi, le fantastique est par nature dépourvu de limites de part ses origines, et les définitions proposées ne saisissent pas de constance fixe. L’élément le plus probant serait alors de dire que le fantastique résulte d’une intrusion du surnaturel dans le monde réel, mais cela exclut tout ce qui est relatif à l’atmosphère du genre, trop fluctuante.

Dans tous les cas, ce qui est certain, c’est que le genre fantastique est l’un des plus insaisissables, qu’il est difficile de cantonner à une seule définition.. Chacun peut donc finalement classer ça selon les quelques critères, mais sachant que ces critères s'appuient sur des cloisons assez vagues entre les genres de l'imaginaire, je dirais qu'il y a beaucoup d'œuvres inclassables. À la croisée des mondes est rangée dans fantastique/fantasy, car les deux se mêlent allègrement, acceptation des Dæmons dans le monde de Lyra, puis intervention de notre monde. Et n’est-ce pas ce qui fait l’intérêt de la littérature ? Repousser les limites des genres, les mélanger.

Samantha